Quand deux femmes sonnent à la porte et m’interrogent sur le Vivant


Réflexions, Terre Maman : L'Essence du Vivant / samedi, septembre 5th, 2026

Cet après-midi, deux femmes ont sonné à la porte de mon père. Une rencontre comme il doit y en avoir des milliers chaque jour. Quelques mots échangés sur un pas de porte, une question pour engager la conversation :« Que pensez-vous de l’impact écologique sur notre planète ? Et comment pensez-vous que nous puissions y remédier ? »Je ne sais pas si elles savaient exactement où cette question allait nous conduire. Moi non plus,  d’ailleurs. Parce qu’elles venaient de toucher à quelque chose qui accompagne une grande partie de ma vie.

Voilà trente-cinq ans que j’enseigne. Trente-cinq ans que la prévention, la santé, l’environnement, le développement durable et les conséquences de nos comportements font partie de ce que je transmets à mes élèves. Plus de deux cents jeunes certaines années. Des milliers au fil d’une carrière.

Alors j’ai parlé de ce que je connais. De nos déchets. De notre consommation. De nos industries. De nos choix individuels, mais aussi de notre responsabilité collective. Du dérèglement climatique que nous ne pouvons plus regarder comme une abstraction lointaine.

Aujourd’hui, 4 septembre, ici en Ardèche, le thermomètre approche les 40 °C. Je sais qu’une journée extrêmement chaude, prise isolément, ne démontre pas à elle seule le changement climatique. Je sais aussi que le climat a toujours connu des variations et des phénomènes naturels comme El Niño. Mais je sais également ce que les connaissances scientifiques accumulées depuis des décennies nous montrent : l’activité humaine modifie le climat de notre planète.

Alors comment y remédier ?

C’était finalement leur question. Et c’est là que nos chemins ont commencé à diverger. Elles m’ont parlé de la Bible. De textes écrits depuis des millénaires. De Noé. De miracles. D’événements annoncés qui pourraient trouver un écho dans ce que nous vivons aujourd’hui.

Je les ai écoutées.

Et immédiatement, des questions sont venues.

Comment une prière peut-elle modifier les conséquences physiques de ce que les êtres humains font subir à la Terre ?

Comment demander à Dieu de réparer ce que nous continuons nous-mêmes à produire ? Et surtout : si tout cela était annoncé, cela nous enlèverait-il une part de notre responsabilité ?

Nous avons alors commencé à parler vraiment.

  • Pas seulement de déchets.
  • Pas seulement de climat.
  • De croyance.
  • De Dieu.
  • Des textes.
  • De la manière dont les êtres humains les ont écrits, transmis, choisis, traduits et interprétés au cours des siècles.

J’ai parlé de Marie-Madeleine et de ces textes anciens qui n’ont pas été retenus dans le canon biblique. Pas pour dire que la Bible serait fausse ou que ma vérité serait supérieure à la leur, mais parce que cette histoire humaine des textes religieux m’interroge depuis longtemps.

  • Qui raconte ?
  • Qui transmet ?
  • Qu’est-ce qui traverse les siècles ?
  • Qu’est-ce qui disparaît ?
  • Qu’est-ce qui est interprété autrement selon les époques ?
  • Et surtout : que faisons-nous aujourd’hui de ce qui nous a été transmis ?

Car je ne suis pas une femme qui rejette la prière.

Bien au contraire.

Moi aussi, je prie

  • Je prie Terre-Mère.
  • J’honore Pachamama.
  • Je bénis l’eau. Je remercie les plantes. Je fais des offrandes. Je pratique le despacho. J’entre en relation avec les éléments, les montagnes, les animaux, les ancêtres, les présences que je ressens autour de moi.
  • Je crois au sacré.
  • Simplement, je ne le nomme pas nécessairement comme elles.

À La Réunion, cette question du nom prend d’ailleurs une dimension particulière. J’y vis depuis tant d’années au milieu de personnes dont les histoires, les cultures et les religions se rencontrent. Dieu. Allah. Les divinités hindoues. Les ancêtres. La Vierge. Les saints. Bouddha. Pachamama. La Source… Je ne prétends pas que toutes ces traditions disent la même chose. Ce serait nier leurs histoires et leurs différences. Mais dans ma vérité, derrière ces multiples chemins, je ressens quelque chose d’une Source commune que les êtres humains ont approchée, racontée et nommée différemment.

Elles n’étaient évidemment pas obligées de partager cette vision. Et c’est justement ce qui rendait notre conversation intéressante. Nous étions trois femmes devant une porte. Trois êtres humains habitant la même planète. Et pourtant, trois manières peut-être très différentes de comprendre ce qui nous dépasse.

À un moment, je leur ai dit :

« Je suis animiste. »

L’une d’elles m’a regardée et m’a demandé : « Qu’est-ce que cela veut dire ? »

J’ai répondu spontanément : « Je crois en l’esprit de tout ce qui m’entoure. »

Et depuis qu’elles sont parties, cette phrase elle-même me travaille. Parce qu’elle n’est peut-être déjà plus tout à fait juste. Pourquoi ai-je dit « ce qui m’entoure » ? Comme s’il y avait moi… puis le reste. Moi au milieu, et la nature autour. Alors que justement, tout mon chemin m’apprend l’inverse.

Je ne suis pas entourée par le Vivant. Je suis le Vivant.

Et c’est là que Majunga revient me chercher

Il y a quelques semaines encore, j’étais à Madagascar.

Vingt-et-un jours à Majunga, au contact de personnes de culture sakalava, dans un univers où les relations entre les humains, les ancêtres, les esprits, les lieux, les interdits, les animaux, l’eau et le monde invisible occupent une place que notre pensée occidentale peine parfois à appréhender.

Je suis revenue de cette expérience avec beaucoup de choses. Mais surtout avec énormément de questions. J’y ai rencontré des pratiques et des représentations qui m’ont profondément interpellée.

  • Certaines m’ont touchée.
  • Certaines m’ont dérangée.
  • Certaines ont réveillé en moi une immense curiosité.
  • D’autres ont provoqué mon refus.

Et pourtant, derrière toutes ces interrogations, quelque chose est resté. Cette idée que le monde n’est pas vide. Qu’un lieu n’est pas simplement un endroit.

  • Que l’eau n’est pas seulement une ressource.
  • Qu’un animal n’est pas uniquement un animal disponible pour nos besoins.
  • Que les morts ne sont pas nécessairement absents.
  • Que l’être humain n’est peut-être pas cette créature solitaire placée au-dessus de tout le reste.

Et curieusement, quelques semaines après Majunga, voilà deux femmes qui sonnent à la porte de mon père pour me parler… de Dieu. Peut-être est-ce pour cela que cette petite conversation me travaille autant.

Car finalement, elles et moi faisons quelque chose d’assez semblable

  • Elles prient / Je prie.
  • Elles parlent à Dieu / Je parle à Pachamama, à la Source, au Vivant.
  • Elles possèdent des textes et des récits qui donnent du sens à leur relation au monde / J’ai moi aussi reçu des récits, des enseignements, des rites et des pratiques.
  • Elles croient au miracle / Je crois qu’il existe bien davantage dans ce monde que ce que mes cinq sens me permettent d’en percevoir.

Alors où se trouve véritablement notre différence ? Peut-être dans ce que nous attendons ensuite de cette relation au sacré. Et c’est précisément là que leur question initiale revient :

Comment remédier à l’impact écologique que nous avons sur notre planète ?

  • Je peux faire un despacho magnifique à Pachamama.
  • Je peux la remercier.
  • Je peux déposer mes offrandes avec amour.
  • Je peux bénir l’eau avant de la boire.

Mais si mes actes quotidiens détruisent ce que je viens d’honorer, qu’ai-je réellement fait ? Et cette question vaut évidemment aussi pour moi. Elle serait même terriblement confortable si je ne l’adressais qu’aux autres.

Je pourrais sourire en pensant : « Elles croient qu’une prière va sauver la planète… »

Mais alors je dois avoir le courage de retourner immédiatement la question : « Et moi, est-ce que je crois parfois qu’un rituel suffit à honorer Pachamama ? »

Non.

  • Parce qu’un despacho ne ramasse pas le plastique abandonné.
  • Une prière ne réduit pas les émissions de gaz à effet de serre.
  • Une offrande n’annule pas une consommation excessive.
  • Une bénédiction de l’eau ne dépollue pas une rivière.

Alors pourquoi continuer à prier ? Parce que, pour moi, ce n’est pas à la Terre que mon rituel doit rappeler qu’elle est sacrée. C’est à moi. Et là, tout change.

Devenir Gardienne de la Terre

Je repense alors aux paqos, aux enseignements reçus autour de Pachamama, des Apus et de l’ayni.

  • À cette réciprocité.
  • Recevoir.
  • Reconnaître.
  • Remercier.
  • Redonner.

Et je me demande si devenir une Gardienne de la Terre n’a finalement que très peu à voir avec le nombre de cérémonies que nous connaissons. Peut-être que la véritable cérémonie commence après la cérémonie. Lorsque je rentre chez moi.

  • Lorsque j’achète.
  • Lorsque je mange.
  • Lorsque je jette.
  • Lorsque je voyage.
  • Lorsque je consomme de l’eau.
  • Lorsque je parle à un enfant de la planète qu’il recevra après moi.
  • Lorsque je dois choisir entre mon confort immédiat et les conséquences de mon geste.

Et voilà que mes trente-cinq années d’enseignement rejoignent mes chemins spirituels. Pendant toutes ces années, j’ai enseigné le développement durable et cette nécessité de regarder plus loin que l’instant présent. Dans certaines traditions que j’ai rencontrées sur mon chemin, on retrouve cette invitation à penser à ceux qui viendront après nous, parfois exprimée à travers l’image des sept générations.

Et aujourd’hui une question me traverse : comment avons-nous pu accumuler autant de connaissances sur les conséquences de nos actes et continuer malgré tout à agir comme si nous étions la dernière génération à devoir habiter cette Terre ?

Nous savons. Voilà peut-être ce qui me bouleverse le plus.

Nous savons. Et pourtant…

Alors, la prière peut-elle aider notre planète ?

Quelques heures après le départ de ces deux femmes, je ne répondrais finalement plus aussi rapidement. Peut-être que oui. Mais pas nécessairement comme elles l’entendaient. Et peut-être pas comme moi-même je pourrais être tentée de l’entendre.

  • Une prière peut changer celui qui prie.
  • Un rituel peut changer celle qui le pratique.
  • Un texte peut bouleverser celui qui le lit.
  • Une cérémonie peut nous rappeler quelque chose que nous avions oublié.

Mais ensuite vient la question essentielle : Qu’est-ce que cela change dans ma manière de vivre ?

  • Si ma prière me rend plus consciente de l’eau que je gaspille, elle a commencé à agir.
  • Si mon despacho transforme ma manière de consommer, il continue au-delà de l’autel.
  • Si leur lecture de la Bible les conduit à prendre davantage soin de la création qu’elles considèrent comme l’œuvre de Dieu, alors leur prière et mon offrande viennent peut-être de se rencontrer quelque part.

Nous ne donnons pas le même nom au sacré. Nous n’avons pas la même cosmologie. Nous n’avons certainement pas la même manière d’interpréter les événements que traverse notre planète. Et ce n’est pas grave. Parce que peut-être que le véritable enjeu n’est pas de savoir laquelle de nous trois possède la bonne explication.

Peut-être est-il de savoir : qu’allons-nous faire demain matin de ce que nous affirmons aimer aujourd’hui ?

Lorsque les deux femmes sont finalement parties, mon père, qui avait assisté à cette improbable conversation, m’a regardée. Sur sa table de nuit se trouvent un chapelet et une Vierge. La foi catholique fait partie de son histoire. Dans notre famille, mon arrière-grand-mère Valentine était très pratiquante, et lui-même a été enfant de chœur. Il m’a alors lancé, avec son humour : « Ah ben… je crois qu’elles ne viendront plus me parler de la Bible ! »

J’ai ri. Et pourtant, j’espère presque le contraire. Parce qu’elles n’ont pas changé ma croyance. Je n’ai probablement pas changé la leur. Mais pendant un moment, trois femmes aux chemins très différents se sont interrogées sur la même Terre. Et depuis qu’elles sont parties, moi, je continue à questionner le mien. Peut-être était-ce finalement cela, le cadeau inattendu de cette rencontre.

Pas une réponse. Une question de plus.

Et celle-ci mérite peut-être de rester ouverte : Si ce que je considère comme sacré ne transforme pas ma manière de prendre soin du Vivant, alors qu’est-ce que signifie, réellement, le considérer comme sacré ?

Je nous m’aime.

Sandrine Kenja’Ma

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